Le jeûne de la peau : à quoi ça sert vraiment ?

La dernière tendance qui fait bruisser l’univers des soins du visage ne tient pas dans un flacon doré, ne promet pas la régénération grâce à des enzymes exotiques, ne s’achète même pas. Le « jeûne de la peau », abstenir sa peau de tous cosmétiques en espérant qu’elle s’en trouve purifiée, affole les réseaux et s’installe dans les discussions. Popularisée par Mirai Clinical, une marque puisant dans des « secrets de beauté uniques du Japon », cette idée s’inspire d’Hippocrate et de sa foi dans le jeûne comme outil de réparation du corps.

Face à l’avalanche de produits proposés chaque année, cette pause radicale apparaît presque comme une réaction logique. Quand on sait que le business mondial des cosmétiques pesait déjà 138 milliards de dollars en 2017 (source : Zion Market Research), on comprend l’attrait d’un mouvement qui dit stop à la frénésie d’achat. Le jeûne cutané, c’est aussi le plaisir de s’occuper de soi sans alimenter la machine commerciale. L’esprit rebelle n’a pas totalement déserté les salles de bain.

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Pourtant, l’idée de m’y mettre moi-même me laissait dubitative. D’un côté, je doutais franchement de cette promesse de « détox » par abstinence. De l’autre, ma routine était devenue un empilement savant de masques, lotions et exfoliants, censés sauver ma peau sèche et rosée dès que l’hiver s’installe. J’étais aussi arrivée à cette étape de la vie où l’industrie des cosmétiques fait planer la menace d’un dessèchement inexorable si l’on ne s’enduit pas religieusement depuis… disons, le berceau. À la clé : une existence passée à courir après la perfection, à coups de crèmes hors de prix.

La beauté, de mon côté, a toujours eu des airs de jeu plus que de nécessité. Les masques tissus, les jus tendance, les strass collés pour un look de soirée façon Gucci, me rappellent la complicité des préparatifs culinaires avec ma mère. Entre les morceaux de beurre et le rituel du léchage de cuillère, elle tamponnait un peu de vanille derrière mes oreilles, expliquant qu’autrefois, c’était le parfum secret des femmes : un battement de cœur, et l’odeur se disperse. Ce rituel simple, glissé entre deux tâches, m’a suivie jusque dans l’âge adulte.

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Était-il temps pour moi de sacrifier tout cela sur l’autel de la sobriété cosmétique ?

Un organe vivant, des mythes persistants

La peau n’est pas qu’un écran passif. Elle protège, elle ressent, elle gère une petite partie de nos échanges gazeux, environ 2 % de la respiration totale, selon les études. Pas de quoi se passer de nos poumons, mais assez pour alimenter des théories.


Quand on la recouvre avec des matières vraiment occlusives , des ingrédients comme le lauryl sulfate de sodium, Oleth-3 ou certains extraits d’algues,, sa capacité à « respirer » diminue. C’est ainsi qu’est née une multitude de croyances, du genre : si on empêche la peau de respirer, on court un vrai danger. Sur ce point, la légende urbaine s’emballe.

La peau sécrète aussi du sébum, ce film gras fait d’acides gras divers qui limite la perte d’eau. D’après des recherches menées par le Centre de recherche Kolmar, les produits qui respectent la structure moléculaire du sébum favoriseraient l’équilibre de la peau. Voilà l’une des racines du jeûne cutané : la peur qu’une routine trop riche « étouffe » l’épiderme et qu’il faille tout suspendre pour rétablir un équilibre naturel.

Koko Hayashi, à l’origine de Mirai Clinical, l’affirme sans détour : « Les Japonais ont étudié la régénération de la peau chaque mois et ont prouvé que le ‘jeûne de la peau’ améliore son état et élimine les impuretés. »

Le souci : aucune étude scientifique solide ne confirme vraiment ces effets. Mais à l’heure où le jus de céleri ou les huiles essentielles s’installent dans les salles de bains sans validation, pourquoi ne pas tenter l’expérience ?

Une semaine sans filet

J’ai donc décidé de tester. Une semaine sans produits pour le visage (à l’exception de ma poudre à sourcils, impossible à sacrifier tant mes sourcils défient la logique). Premier matin : sensation de peau rêche, presque écailleuse. D’ordinaire, j’aurais dégainé exfoliant puis crème solaire et hydratant, mais cette fois, rien. Mon front démangeait franchement. Je me surveillais pour éviter de me gratter, motivée autant par la peur de l’irritation que par la volonté de ne pas passer pour la collègue bizarre, nouvelle au bureau.

Le lendemain, nouvelle surprise : une peau à la fois desséchée et luisante, comme si une pellicule d’huile s’accrochait à une surface farineuse. Pas franchement agréable. Impossible de camoufler cette impression de fatigue, de teint terne, de visage sans éclat.


Le troisième jour aurait pu figurer dans un film d’horreur : lèvres fendillées jusqu’au sang. Les sticks à lèvres semblaient surgir de nulle part, mais rien n’y faisait. En famille, impossible de ne pas râler sur mon sort : chaque sourire me tirait, les aliments épicés devenaient mes pires ennemis.

Alors que je me plaignais de ma bouche martyrisée, mon frère m’a lancé : « Tu fais juste comme tous les hommes que je connais : tu bois de l’eau et c’est tout. » J’ai suivi son conseil.

Le quatrième matin, la différence était flagrante. Mes lèvres se remettaient, les plaques de sécheresse s’estompaient, la sensation de gras avait disparu. L’eau, ce remède oublié, semblait avoir fait la différence.

Bien sûr, parler de l’hydratation comme d’un « hack » frise l’absurdité, mais cette expérience m’a ouvert les yeux : je masquais, sans le savoir, ma déshydratation sous des couches de crème. Passer quelques jours à affronter cette sensation désagréable a tout changé. En continuant à boire régulièrement, j’ai vu mon teint s’améliorer, mes rougeurs diminuer. Sept jours plus tard, mon visage avait retrouvé un équilibre inattendu.

Ce jeûne, je dois l’avouer, a eu un effet bénéfique. Pas parce qu’il a miraculeusement purifié ma peau, mais parce qu’il m’a obligée à écouter ce que mon corps tentait de me dire. Pour certains, c’est peut-être un souci hormonal ou une réaction à des produits, pour d’autres, rien à signaler. Ce test, au fond, éclaire ce qui relève du pur besoin… et ce qui relève de l’habitude.

Mettre ma routine sur pause m’a permis de renouer avec l’essence du soin : ce petit pas de côté, ce plaisir volé, ce geste aussi simple qu’un soupçon de vanille derrière l’oreille. Un clin d’œil à l’enfance, au luxe discret, à la liberté retrouvée le temps d’un soupir.

Collage de Louisiane Meigelpi.